11 mars 2008
Chanson de toile
23ème Festival Interuniversitaire du Spectacle Vivant de Lille 3 : du 17 au 28 mars 2008
CHANSON DE TOILE par la Compagnie Fil en aiguille

MARDI 25 MARS
20H00
MERCREDI 26 MARS
14H00 et 18H30
au KINO Bâtiment A
Université LILLE 3 - Villeneuve d'Ascq (Métro Pont de Bois) 
(Source photo : KINO Ciné )

(Photographie, conception et réalisation : Loïc BERNERY )
En croyant échapper au destin de bouchère auquel sa mère la prépare, Irène s’enfuit du village en s’enfermant volontairement dans la camionnette de son amant, faisant croire ainsi à sa disparition. Continuellement cachée dans le fourgon, elle attend que son amant, marié et père de famille, se décide à tout quitter pour elle comme elle a tout quitté pour lui. S’exprime alors le parcours intérieur d’un être qui s’est lui-même condamné au mensonge. Chanson de toile est un conte cruel sur fond de Pas de Calais rural qui nous enjoint de toujours guetter la lueur au bout du tunnel, même celle du feu intérieur.
Texte : Hélène BACQUET
Adaptation et mise en scène : Amandine BACQUET et Julien POUMAERE
Interprétation : Safia MERZOUK ( Irène )
Françoise DEMORY ( La mère )
Franck DAZIN ( Hervé )
Amandine BACQUET ( Marie Grouette )
Photographie, conception et réalisation : Loïc BERNERY
La Compagnie Fil en Aiguille a été créée spécialement pour le projet Chanson de toile et fait partie de l'association Rue...Mots, Cour et jardin.
Les Partenaires :
Lille 3 - Action Culture
Crous - Culture Action
Bernery Arts Numériques
Ets Foulon (Lumbres)
Boucherie Hersent (Lumbres)
Extrait du texte adapté
13.
IRENE
Un jour je demande à Hervé
Abandonnerais-tu cette vie
Je demande plusieurs fois
Partirais-tu avec moi
Pour le sud un endroit quelque part loin ailleurs
Toujours son balbutiement
MARIE GROUETTE
La maison la femme les enfants
IRENE
Je suis prête à tout Hervé
Prête à tout attendre
Prête à sourire
Eternellement
Ce jour-là je comprends
Ce à quoi engagent nos sourires
Une nuit je descends de la falaise
Je marche jusqu’à la grève
MARIE GROUETTE
Cette nuit c’est à son tour à elle
De lui faire le coup du sourire
Il doit l’attendre sur leur lit
Elle doit entrer dans la chambre nue
Vêtue de ses cheveux épars sur sa poitrine
Vêtue de son sourire de consentement
IRENE
De l’autre côté de la mer je sais qu’il y a d’autres falaises
Je ne vois rien
MARIE GROUETTE
Ou bien elle est allongée
Il la chevauche stupidement
Et face à face chacun se sourit
Lointain
Comme à quelqu’un d’autre derrière
IRENE
Rien que les lumières des bateaux qui traversent le soir
Mais on m’a dit qu’en face
Les falaises blanches sont là
Jumelles symétriques
Comme des lèvres ajustées l’une à l’autre
MARIE GROUETTE
Les lèvres d’une bouche mise en pièces
Les lèvres d’une mâchoire désossée
La nuit tandis qu’Hervé est tout sourire
IRENE
Je hais notre concupiscence
A nous autres qui sourions
Quand ai-je appris à sourire
Qui m’a appris ce réflexe idiot
Mes pieds enfoncés dans le sable
Ma tête remplie du bruit de l’eau
Je ne suis rien je ne suis plus rien
Ma mère tu penses
LA MERE
On me l’a enlevée mon Irène le jour de ses vingt ans
IRENE
Ma mère tu crois
LA MERE
Elle pourrit mon Irène au fond d’un canal
Mon Irène disparue comme son père vingt ans après
Mon Irène noyée comme son père vingt ans après
IRENE
Tu nous imagines Papa Marie Grouette et moi
Danser des gigues dans les eaux mortes
Ma mère tu pleures tu tends les bras vers le ciel
Tu te demandes pourquoi cette vie
Pourquoi s’être mariée s’il fallait tout perdre
Sa langue son mari son enfant
Ma mère je pourris sur une falaise
A l’air libre crois-moi libre
Je pourris sous le vent d’automne qui me gèle les os
Je ne suis rien je ne suis plus rien
Cette vie m’est légère déjà
Ma mère
Et si
Pas plus que moi mon père ne dormait au fond des eaux
L’as-tu deviné cela pourquoi n’as-tu rien dit
Je suis Irène étouffant ses pleurs dans les houles
Irène bouche ouverte
Rien ne sort
Ma mère
Je suis Irène ta fille
Cousue vive dans le drap de nos mensonges
Morte je suis morte
Bel et bien je crois cette fois
J’attends
Que quelque chose arrive
Texte : Hélène BACQUET
Adaptation : Amandine BACQUET et Julien POUMAERE
Lettre d'intention de l'auteur
« Chanson de toile traite de mort et de vie, de renaissance, surtout.
Chanson de toile est l’histoire d’un cheminement spirituel, qui conduit le personnage principal à s’abîmer dans le mensonge. Mais le sursaut vient au moment où l’âme semble vaciller, et Irène se voit obligée de vaincre les peurs qui l’avaient jusque là paralysée. D’elle-même et contre son gré, elle sort enfin de sa prison mentale, symbolisée par la camionnette.
Chanson de toile emprunte son titre aux chansons du Moyen âge dont on dit qu’elles étaient chantées par les femmes, tandis qu’elles cousaient ou filaient. Les chansons de toile, insérées dans les romans du XIIIe siècle sont devenues un motif romanesque à part entière. Ces récits, qui lient la parole féminine au travail de la broderie, s’avèrent le plus souvent des récits initiatiques qui confrontent une jeune fille au sentiment amoureux pour la première fois.
Les chansons de toile médiévales m’ont inspirée car elles sont au cœur de la transmission entre une mère et sa fille, elles incarnent toute l’ambiguïté de cet héritage que l’on préfère chanter pour ne pas en parler, que l’on préfère tisser pour ne pas avoir à le démêler.
Les chansons de toile, dont la facture épousait vraisemblablement le geste répétitif des fileuses, ont rencontré mon désir de « tisser » un texte à la fois narratif et poétique, dont l’intrigue repose sur la reprise musicale des mots.
L’univers dont il est question dans Chanson de toile est à la fois intemporel et ancré dans la réalité d’un village rural dont le développement se serait arrêté aux années 50, ou 70. Ce décor emprunte à l’imaginaire de ma région d’origine, le Pas de Calais. J’ai volontairement repris des motifs réalistes, renvoyant à un imaginaire du fait divers – l’enfermement d’une femme dans une camionnette, par exemple – pour révéler le tragique derrière l’apparente arriération.
Si la fin de Chanson de toile est ouverte à l’interprétation, elle est selon moi porteuse d’espoir. Loin d’être heureuse, cette fin soulève la question de la libération. La pièce s’achève sur une scène initiatique au cours de laquelle le personnage sacrifie une part d’elle pour gagner une nouvelle identité, qui reste tout entière à construire. »
« Ce personnage d’Irène est aussi pour moi l’émanation d’un fond culturel qui m’est proche, et que je qualifierai, en reprenant l’expression d’Ivar Ch’Vavar, poète d’expression picarde, de « Grande Picardie Mentale ». Cette Grande Picardie est mentale car il s’agit d’un territoire littéraire, d’une géographie imaginaire instaurée par les écrivains qui se sont nourris de la « matière de Picardie », comme d’autres sont allés boire à la source de la matière de Bretagne. La Grande Picardie Mentale, territoire imaginaire façonné par des artistes picards dès les années 70, recouvre la partie du territoire français où était parlé le picard, dialecte médiéval supplanté par le français dès la systématisation de l’enseignement public, au 19e siècle. La matière de Picardie s’ancre dans les textes médiévaux d’Adam de la Halle, mais réunit aussi des figures telles que Rimbaud, qui séjourna à Douai, Saint Benoit Labre, ou encore Georges Bernanos, qui passa son enfance à Fressin, petit village artésien. Irène emprunte d’ailleurs beaucoup à Mouchette (la Mouchette de la Nouvelle Histoire de Mouchette). Mouchette et Irène ont en commun une forme de pugnacité, d’obstination, qui toutefois les conduit à la catastrophe, car toutes deux s’enferrent dans un réseau de mensonges qui les conduit à des actes radicaux. »
Hélène BACQUET

